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CAMILLE DE TOLEDO Eloge du fantasme (en kit)

Les livres attisent ma nature fétichiste. J’éprouve une certaine jouissance à caresser les tranches des bouquins que j’ai alignés contre un mur. J’en possède certains jusque dans l’intimité (...) suite

Les livres attisent ma nature fétichiste. J’éprouve une certaine jouissance à caresser les tranches des bouquins que j’ai alignés contre un mur. J’en possède certains jusque dans l’intimité de la courbe naissante d’un paragraphe. J’en connais les incipits tendres, et les dénouements humides et essoufflés. Je les connais. Comme on peut connaître une fille. Charnellement.

Quatre volumes de Camille de Toledo sont restés au pied de mon lit. Les couvertures et les pages tachées ont souffert de plusieurs nuits de besogneuses relectures. Cet auteur-là a un foutu style, une écriture si racée que j’ai soudain l’envie incoercible de lui offrir de la lingerie fine, une combi en latex précieux, ou mieux, de lui donner une place de choix entre J.L. Borges, Richard Hell et Happy Mondays, dans ma nouvelle bibliothèque encore en kit.

Ouverture du carton.

toledoJ’ai lu la notice de montage, une maigre œuvre en huit chapitres, imprimée sur une seule page. Le style est sobre, les phrases si courtes qu’elles n’existent plus, le vocabulaire très pauvre : des flèches donnent le sens universel de l’accouplement des chevilles et des petits orifices prédécoupés dans le contreplaqué. Des croix épaisses préviennent les écueils les plus triviaux. Un autre pictogramme dramatique montre le visage émacié et suffocant de l’imprudent qui a mis sa tête par erreur dans un des sachets en plastique. Dieu ! Tout ça m’angoisse. Plutôt mâcher la colle à bois Ikea que d’essayer de comprendre ce papier !

Archimondain, joli punk c’est tout de même autre chose ! Loin de la médiocriture. Un foutu style nécessaire à la juste compréhension de la fuyante réalité des faits. Toledo a une prose qui emmerde la mode - à dessein ou non, je ne saurais jurer pour lui - et les théories oiseuses sur la pertinence d’un vocabulaire indigent, prétendument réaliste.

J’ai donné du tournevis pendant plus d’une heure, porté par l’extase fervente de ses paroles : “Je crois que l’on pourrait relancer une guerre dans l’art.”

Dernier coup de poing pour ajuster une planche de l’étagère… Qui s’effondre. Ce bordel de meuble gît maintenant dans la lumière grise et le cartonnage, brisé sur des récifs de polystyrène. Je tiens dans ma paume quelques vis dépareillées et des écrous tristement incompatibles, dont le morne éclat abandonné est toute la substance de cet échec. J’ai presque envie de pleurer.

J’ai été trompé. Berné par cette notice qui pourrait être un roman à la mode, cru, “réaliste”. Cette pourriture de papier est à peine mieux que du Houellebecq. C’est dit, Plateforme servira à caler ce meuble mutilé.

C’est vrai qu’il faut un foutu courage pour gratter encore quelque chose à l’encre, la vraie. Il faut un foutu courage pour écrire des phrases qui comptent plus de quatre mots, au moins une belle juxtaposition et un point-virgule, l’axe et l’équilibre du sens et de la sonorité. Il faut un foutu courage pour cultiver la métaphore et l’image brillante, pour confier sa réflexion à la sagacité des lecteurs dont on exige qu’ils ne mendient pas des révélations avariées encore en boîte.

Monte le toi memeIl faut du cran pour se risquer dans le labyrinthe borgésien de L’Inversion de Hieronymus Bosch, ou Vies et mort d’un terroriste américain, dans des détails qui comptent, dans des références vénérables ou exotiques qui frappent dur. Il faut de la détermination. Et lire encore les entretiens-manifestes que Camille de Toledo donne lors de la publication de ses romans. Alors, on en arrache toujours la dernière phrase dans une grâce illuminée. Elle donne une conclusion juste et satisfaisante à un thème rebattu mille fois sans succès. Tel le dernier vers d’un sonnet régulier.

La réalité ne peut se lire vraiment sans une once de poésie. Et Camille livre les faits et le dire de l’industrie porno, des médias, du terrorisme, et de la crise littéraire - sujets triviaux et dégueulasses si l’on en croit le petit succès médiatiques qu’ils ont - sans ne les résumer qu’à quelques mots donnés comme des pictogrammes, des piètres suites de caractères raides et noirs, des signalisations impérieuses d’un sens unique ou des conditionnels cauteleux.

Le fantasme polysémique est notre juste vision du monde, et Toledo nous la redonne, un peu plus brillante et lustrée. Pas un verni superficiel, mais un émail éclatant d’une dense lumière.

http://blog.topolivres.com/images/blogtopolivres/topocollection/18/025-030_camilledetoledo2.pdf

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