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ARRETEZ-MOI SI JE VOUS L’AI DEJA RACONTÉ par P. Mikaïloff

Les Désaxés et Patrick Eudeline au Forum des Halles Paris : Février 1985 Il y a cette fois où nous avons joué au Théâtre du Forum des Halles. Nous attendions (...) suite

Les Désaxés et Patrick Eudeline au Forum des Halles
Paris : Février 1985

Il y a cette fois où nous avons joué au Théâtre du Forum des Halles. Nous attendions un invité très spécial sur les rappels. Quoique le mot rappel ne soit pas tout à fait approprié, comme nous allons le voir.

Les hasards de la programmation d’un festival avaient voulu que mon groupe, Les Désaxés - qui pratiquait une sorte de pop inspirée à la fois des Smith et de Françoise Hardy -, se retrouve à la même affiche que Stocks, des praticiens de ce que l’on appelait alors « hard-rock ».

C’était l’hiver 85 et nous avions un single qui marchait, soutenu à la fois par les médias spécialisés et par la grande presse. Manifestement, ce soir-là, le public de Stocks avait décidé de ne pas se laisser influencer la grande presse et l’accueil qu’il nous réservait était plutôt froid, pour ne pas dire hostile. Ces facétieux headbangers utilisaient toutes les ressources à leur disposition pour nous faire savoir leur mécontentement : canettes de bière, gobelets, sifflets, insultes…Qu’importe, nous faisions notre set habituel, à peu près stoïques, poussant même l’affront jusqu’à jouer Je veux qu’elle revienne, une reprise de Françoise Hardy (devant des hard-rockers, il fallait oser !). Sur le rappel, Patrick Eudeline devait nous rejoindre et chanter Polly Magoo avec nous. Ce titre était quelque chose de spécial pour nous. Nous devions d’ailleurs l’enregistrer sur notre seul et unique album, quelques mois plus tard.

Nous attendions le rappel comme une délivrance, inutile de le préciser. L’occasion de finir en beauté, devant ce public de béotiens qui exécrait sans doute Patrick Eudeline autant qu’il nous exécrait. Le seul problème était que nous n’avions pas vu Patrick de la journée. Ni pendant la balance, ni plus tard. L’heure de monter sur scène approchant, notre espoir de le voir arriver s’était singulièrement amenuisé.

Pendant le concert, je jetai de temps à autre des regards vers le backstage, dans l’espoir d’apercevoir une silhouette filiforme vêtue de velours noir – à l’époque, il portait souvent un costume de velours noir, à la Keith Richards, circa 1973. Mais rien.

À la fin du set, nous nous sommes engouffrés backstage, ravis d’être délivrés de cette corvée. En entrant dans la loge, nous avons eu un choc : Il était là !

L’idée initiale, je l’ai dit, était de jouer Polly Magoo en rappel. Sauf que les cris que nous percevions en provenance de la fausse n’étaient pas précisément un « rappel ». En réalité, le public était fou de joie d’en avoir fini avec nous. Mais Patrick avait eut le temps de mûrir une stratégie.

- Je sais comment on va faire !
- Vas-y, on t’écoute…
- Ce sont des hard-rockers, pas vrai ?
- C’est ce qu’il semblerait…
- Et qu’est-ce que le hard-rock sinon une forme musicale dérivée du blues ?
- Patrick, est-ce bien le moment d’entamer un débat sur les origines du…
- À dire vrai, je pense qu’il faut y retourner et leur jouer un blues en Mi. On va les tuer ! Et ça tombe très bien, j’ai justement mon harmonica sur moi. On y va !
- C’est vrai que même le plus fieffé abruti sait que le hard-rock vient du blues, on risque rien à essayer…

Et nous voilà repartis vers la scène pour jouer notre blues en Mi. L’organisateur nous a regardé passer, effaré, et nous a demandés, pas sûr d’en croire ses yeux :
- Vous y retournez ?…

Le seul problème, avec l’idée de Patrick, c’est que les fans de hard-rock ne connaissent pas forcément l’histoire de la musique. Lorsque j’ai rebranché ma guitare, j’ai croisé des regards meurtriers. Les pauvres ! Ils pensaient être débarrassés de nous. Comme nous n’étions pas un groupe de blues, nous leur avons servi une version dadaïste de la musique du Delta. En plus, il y avait ce problème : le Bluesharp de Patrick était en MI et nous aurions dû jouer dans la tonalité de Si (il faut toujours une quarte descendante d’écart). Cette subtilité nous ayant échappé, il faut bien admettre que le résultat devait être d’une fausseté tout simplement insupportable.

Cette fois, le public ne s’embarrassait plus d’euphémismes. A un moment, un gros barbu m’a attrapé la jambe et a gueulé en me fixant droit dans les yeux : «Cassez-vous, les pédés !».  Pour palier au problème de tonalité mentionné plus haut, nous décidâmes d’en essayer plusieurs. Mais pas les mêmes, et pas en même temps. Concrètement, quand le bassiste était en Si, j’étais en La, ou vis versa. Cela vira bientôt à la catastrophe dodécaphonique. À un moment, on s’est tous regardés et on est tombés d’accord :
- On se casse pendant qu’il est temps !

Nous sommes allés nous barricader backstage où nous attendait une provision de Whisky et un commando d’amis et de fans venus nous soutenir.

Après ça, on a arrêté de jouer du blues. Il a bien fallu reconnaître qu’on n’était pas faits pour ça. On a aussi laissé tomber les premières parties de groupes de hard-rock. Mais nous avons refait quelques apparitions avec Eudeline, qui se sont merveilleusement passées, celles-ci.

Notamment ce concert de noël, pour une agence de pub, qui nous avait filé un max de blé pour qu’on leur joue Santa Klaus is coming to town et I put a spell on you. Pourquoi pas après tout ?

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