Il y avait dans l’air quelque chose de bizarre, cette soirée du 8 décembre 1980. Je l’avais commencé au Pavillon Baltard de Nogent sur Marne. Les Kinks s’y produisaient. Autant le dire tout de suite, leur concert fut exceptionnel. Une des dernières occasions, sans doute, d’entendre des Kinks à la hauteur de leur légende.
Cependant, la soirée n’était pas terminée.
J’étais venu à ce concert avec un fan des Ramones. Habillé comme un Ramone, il parlait, marchait et mangeait comme un Ramone. Je l’intriguais. J’étais une sorte d’énigme pour lui. Il ne comprenait pas qu’on puisse étudier la guitare nuit et jour et continuer à écouter - et à goûter - des formes de rock’n’roll primitives. Il avait lui-même monté un groupe avec sa petite amie qui le torturait physiquement et psychologiquement. Leur rapport n’était pas sans analogie avec celui de Joey et Johnny.
À l’issue d’un interminable trajet en métro, une rame souffreteuse nous jeta au beau milieu de nulle part. Le dernier bus venait de partir, presque sous nos yeux, et nous allions devoir faire les derniers kilomètres à pied. Encore plus déprimant, aucun bar ne restait ouvert au-delà de 22 h 30 dans ce no man’s land.
« Joey » ou, du moins, son sosie, avait décidé que le stop était la solution. Je le laissais faire, en sachant que nos chances étaient assez limitées. Il était inutile de discuter avec « Joey ». On avait déjà franchi 500 mètres et essuyé un nombre conséquent de refus quand un break s’est profilé à l’horizon. Il s’est alors planté au milieu de la chaussée et a commencé à agiter les bras comme un possédé.
Je n’étais pas convaincu de la méthode, mais je laissais faire. Contre toute attente, la voiture s’est arrêtée. Trois types aux épaules carrées en sont descendus. Ils ressemblaient à un croisement entre des rugbymen amateurs et des charcutiers du Cantal. Je sais pas si vous pouvez vous représenter la chose ? Leur attitude ne me disait rien de bon. Impression confirmée par un deuxième coup d’œil : ils portaient un brassard orange autour du bras.
Ils ont demandé à voir nos papiers. J’avais pas trop envie de discuter, j’ai donc commencé à fouiller mon portefeuille. Mais « Joey » ne l’entendait pas de cette oreille. Il pensait encore naïvement qu’un citoyen avait des droits. Pour lui, la coupe était pleine : obligé de rentrer à pied, pas un seul bar ouvert, et maintenant ces beaufs avec un petit brassard orange qui venaient l’emmerder… Je comprenais son agacement, mais à mon avis, il s’y prenait mal. Il a fini par dire un truc qui n’est pas passé : « Ce sont pas de vrais flics ! Leur montre pas tes papiers ! Les vrais flics, ils portent pas des petits brassards à la con ! »
C’est à ce moment que les trois types se sont crispés. Ils ont redemandé nos papiers sur un ton encore plus glacial. Ils les ont examinés dans tous les sens, ont échangé des messages sur leur radio, ont attendu la réponse puis, celui qui semblait être le chef s’est approché : « Vous allez nous suivre, nous voudrions vérifier quelque chose… »
Nous sommes montés à bord du break. Au commissariat, on nous a installés dans la salle d’attente, sous la garde d’un planton. Je sentais mon pote de plus en plus énervé, prêt à exploser. Les flics jouaient avec le feu, mais ça les regardait. Pour ma part, j’étais contrariété de perdre tout ce temps bêtement. J’étais aussi un peu curieux d’observer comment fonctionne un commissariat la nuit.
La radio de service égrenait la liste des incidents qui émaillaient cette nuit du 8 décembre 1980. Je me souviens d’un message à propos d’un type qui venait de brûler vif dans son lit après s’être endormi avec sa cigarette. Le planton a commenté : « C’est dangereux de fumer au lit ».
Enfin, le chef est revenu. Moins désagréable que tout à l’heure. Il n’avait rien trouvé sur nous. Il s’est montré compatissant avec moi. Avoir un copain aussi pénible… Question pénibilité, il n’avait pas tout à fait tort. Il m’a demandé, jouant la carte de la franchise : « Tu peux me le dire : ton copain, il a bu… Il est quand même pas dans son état normal ? » Je lui ai expliqué que « Joey » était dans son état normal et que c’était bien tout le problème. Il n’avait pas l’air de me croire.
Nous étions libres, mais cette histoire de vérification nous avait fait faire un foutu détour. Je demandai donc poliment au chef si, des fois, il pouvait pas nous jeter quelque part en reprenant leur patrouille. Il a paru agacé. Il a répondu qu’il fallait pas confondre la voiture de patrouille avec un taxi. Ce que je concevais.
Nous avons marché longtemps. Pendant tout le trajet, « Joey » n’a fait que ressasser notre aventure. J’ai fini par regretter que les flics ne l’aient pas gardé, ça devenait infernal. Le pire, c’est que je savais que l’épisode du commissariat deviendrait dès le lendemain une de ses histoires favorites et que je n’avais pas fini de l’entendre. Tout compte fait, je préférais encore quand il parlait des Ramones.
À un moment, nos routes se sont séparées. Je n’irais pas jusqu’à dire que j’étais triste de le voir s’éloigner.
Une dernière bordée d’injures contre les flics se perdit dans la nuit. Il n’avait pas pu s’empêcher. Puis la rue redevint silencieuse.
Je suis passé devant un supermarché. Une palette de bouteilles de lait attendait devant l’entrée des livraisons. J’en ai pris une, c’était une sorte de rituel lorsque je rentrais tard d’un concert. Je suis arrivé chez moi, j’ai bu quelques gorgées de lait et je me suis endormi.
Quelques heures plus tard, j’ai été tiré du sommeil par une phrase laconique prononcée par mon père : « John Lennon est mort… »
L’écho du Twist and Shout d’hier soir a raisonné dans ma tête. Je me suis senti très mal. Je crois que ce fut le cas de beaucoup de gens ce matin-là.
Photos: Pierre Mikaïloff
2 commentaires
sur le moment, je manquais un peu d’inspiration…
mais j’ai retenu qu’il fallait pas fumer en dormant !




ETRE DIEU
superbe Pierre!
tu ne leur as pas chanté “yes Sir, no Sir” aux gros bras?