Arnaud Michniak, ex-Diabologum et moitié de Programme, sort ces jours-ci chez Ici D’Ailleurs un premier album solo : Poing Perdu, moins radical, plus direct aussi que les derniers essais de Programme, et commercialise un premier film à la bande-annonce intrigante. L’occasion de questionner le musicien à voix basse dans un grand salon insoupçonné de la Générale.
Jüül : La première chose que je voulais te demander c’était la raison pour laquelle tu avais sorti l’album qui vient sous ton nom plutôt que sous celui de Programme ?
Arnaud Michniak : Programme c’est vraiment un truc qu’on faisait à deux, c’est à dire que la patte de Damien m’aide beaucoup dans l’esthétique de la musique, donc pour moi c’était pas pareil, même si ça reste dans la lignée, on sent que c’est pas tout à fait la même chose…
J : Moins électronique, moins agressif musicalement…
AM : Oui voilà, et puis du coup ça m’ennuyait de reprendre le nom, d’autant que, tu vois, bon, je savais qu’il y avait quand même des choses qu’on refasse quelque chose après Programme n’est pas mort !
Un album est sur les rails pour l’année prochaine, et puis comme aussi les textes que j’écrivais à ce moment là étaient plus intimes, écrits plus comme un journal intime, plus personnels, je me suis dit que peut-être c’était le moment de faire un truc sous mon nom.
J : Tu dis que les textes de cet album sont plus personnels, peut-être plus écrits pour toi, et c’est amusant parce que justement un truc qui m’a frappé sur l’album c’est la présence à deux-trois moments de cris de foules et je m’étais demandé si au contraire c’était pas ancrer la narration, celle que je connaissais plus introspective et personnelle — froide, en fait — dans Programme, dans une dynamique plus collective, publique…
AM : Un rassemblement de plusieurs identités, un groupe…
J : Voilà oui.
AM : Si si, y’a cette idée là, et d’où le titre aussi, “Je suis le peuple sans visage”. Même si ce sont des textes personnels je parle beaucoup du un et du multiple, que les deux choses aillent ensemble, même à l’intérieur d’une personne, et puis à l’extérieur aussi bien sûr ; tu peux jamais vraiment être seul et à la fois tu l’es tout le temps. Les textes parlent pas mal de ça, comme si la vérité finalement n’était pas l’un ou l’autre mais plus la tension qu’il y a entre les deux. Puis bon, déjà dans Programme, L’enfer Tiède c’est un album entièrement écrit à la deuxième personne du pluriel, soit “nous” soit “on”, et puis il y avait déjà cette envie d’essayer de donner forme à — je sais pas trop comment appeler ça — une communauté ou un groupe, faire en sorte que les discours soient pas tout le temps séparés, de les accorder.
J : Éviter de faire passer pour un égoïsme une réflexion plus générale ?
AM : Oui, surtout que ça questionne quand même pas mal la société, même si ce sont des textes perso ça montre aussi souvent des mécanismes personnels qui viennent de la société dans laquelle on vit.
J : Je me suis aussi demandé assez fréquemment, en fait surtout par rapport à Programme, du fait que la majorité des personnes connaissant votre musique étaient affiliées à ce genre de scènes, si tu avais ou vous aviez des connections avec le milieu punk — au sens large, disons les milieux libertaires, DIY, etc. ?
AM : Je pense que c’est surtout par affinités, on doit avoir beaucoup de vues communes, mais jusqu’ici non… Je commence en fait à essayer d’aller voir dans différents milieux s’il y a pas justement des gens qui penseraient un peu la même chose que moi, et avec lesquels je pourrais faire quelque chose. Le film que je sors c’est un peu le début de ça, et puis même après j’aimerais partir sur d’autres projets, des projets collectifs où on discute et où on essaie de faire des choses ensemble. Mais oui ce sont plutôt des gens qui sont dans ces milieux là, parce qu’ils cherchent une alternative.
J : Et par exemple la collaboration qu’il y a eu avec NonStop, qui est sortie il y a un peu plus d’un an, est-ce que c’est à inscrire dans cette démarche dont tu parles ?
AM : NonStop c’est un ami à moi donc ça a été plus direct comme rapport, mais c’est vrai qu’à partir de ce moment j’ai eu envie d’aller vers les autres. Y’a eu NonStop, y’a eu le disque, après y’a eu le film, et c’est vrai NonStop c’était un peu le début de ça ; d’arrêter un peu de rester dans mon coin et de développer mon truc, plus de le confronter à ce que d’autres développent et voir comment ça peut se marier, ce qu’on peut faire ensemble.
J : La confrontation, c’est exactement ça, je repense au morceau que vous avez fait tous les deux, où vous posez les deux, les deux textes qui se rentrent dedans, j’avais trouvé ça vachement bien… Sinon, le film, c’est la deuxième fois que tu en parles, j’ai vu la petite bande-annonce sur YouTube et je me demandais si tu pouvais présenter un peu le projet…
AM : C’est un projet alternatif, justement. En fait par rapport à tout ce qu’on disait, c’est le vif du sujet vu que je me disais qu’on allait essayer de partir sur un projet où d’entrée c’est collectif et où tu vas être obligé de te confronter aux autres. Au début j’ai pensé à un journal audio, parce que j’avais jamais filmé, et il se trouve qu’à ce moment j’ai eu l’opportunité de rentrer dans une école d’audiovisuel ; c’est une école assez libre, j’ai vu que je pourrais faire à peu près ce que je voudrais, que ce serait pas un truc chiant…
J : C’est quelle école ?
AM : L’ESAV, l’Ecole Supérieure d’Audiovisuel. Du coup j’ai fait des petits films, dans mon esprit ça a mûri et je me suis dit pourquoi ne pas faire un projet de film carrément. Après c’est un film vraiment indé, je l’ai financé avec le fric que j’avais de coté, je voulais qu’on soit vraiment indépendants, et j’ai pris un parti pris scénaristique au départ qui permette de voir un peu tout ce qui est possible, qui laisse [le champ] le plus ouvert possible. On est parti sur l’idée que c’est quatre mecs — j’ai fait ça avec des gens qui étaient proches de moi, y’a NonStop, d’autres — qui volent une caméra et après tu es dans une sorte de flux d’images, comme un rush qu’ils auraient fait. Ça permettait de filmer ce que tu voulais, c’est un cadre très libre, du coup t’es pas obligé de rentrer dans toutes ces modalités d’interprétation qu’on met sur les images, ça permettait un peu de revenir aux origines, aux causes. De revenir à l’outil quelque part, à la caméra. Donc voilà le film c’est ça, un truc assez fou, ça montre des gens en
marge — en marge sociale mais aussi dans leur façon de voir les choses.
J : Ce que ça m’avait rappelé un petit peu c’est, enfin pour les trois images vues en tout petit sur le MySpace d’Ici D’Ailleurs, un film que tu recommandais je crois dans une interview il y a quelques temps et qui m’a énormément plu, Sombre de Grandrieux…
AM : Oui…
J : Et peut-être autre chose aussi, deux films d’Harmony Korine, c’est un peu cliché de citer ça…
AM : Lui il m’a vraiment marqué. Non non c’est pas cliché, Gummo ça m’a vachement marqué.
J : Et puis Julian, Donkey Boy aussi…
AM : Celui là je l’avais vu une fois et faudrait que je le revoie, j’avais pas trop accroché en fait.
J : Je l’ai vu un moment après le premier et j’avais beaucoup aimé, ça reste très dérangeant…
AM : Gummo tu vois je pense que ça m’a influencé aussi inconsciemment parce que c’est un film aussi un peu comme ça, qui n’a pas trop de scénario, qui suis la vie des gens…
J : Monté avec plein d’images amateurs, des rushs de caméscope dégueulasses…
AM : Et puis tu sais pas trop ce qui est prévu, pas prévu. Voilà un gros truc dans le film Appelle ça comme tu veux, là aussi ça essaie de casser les repères sur qu’est-ce qui a été mis en scène, qu’est-ce qui ne l’a pas été, ce qui est vrai, ce qui ne l’est pas. Comme si la question n’était pas là. Y’a toujours cette volonté de sortir de la binarité.
J : Une autre chose qui m’a interpellé dans l’album, au delà des textes ou des prods, auxquelles je viens doucement après une première impression assez partagée, c’est le coté peut-être moins spoken words, moins cruel, pour aller vers une dynamique plus rythmique et musicale, une forme de flow…
AM : Ouais c’est exactement ça, même au niveau de l’écriture ça implique des trucs ; sur l’album j’ai commencé à écrire des textes quasiment du premier jet, arrêter de bloquer, je voulais sortir du coté littéraire et un peu trop figé, d’avoir un truc un peu plus direct, premier. Le flow du coup ça m’a aussi donné envie d’insuffler quelque chose de physique à la voix, de quitter le coté un peu intellectuel qu’implique la déclamation. Ça vient énormément du rap, aussi des groupes post-punk, indus, pour le flow très mécanique… J’ai besoin qu’on me parle, et à part dans le rap français, et on va dire un peu la “scène” à laquelle j’appartiendrais — Programme, Expérience —, j’ai du mal à trouver des gens qui me parlent. De la société, des problèmes qu’il y a, moi si on ne me parle pas de ça j’ai l’impression que, tu vois… [Ca vaut pas le coup].
Arnaud Michnniak // Poing Perdu // Ici D’Ailleurs
Appelle ça comme tu veux, distribué par Mathieu Copeland.net
Tournée de concerts et projections en prévision pour la rentrée.Photos par Virgile Biechy
3 commentaires
En raison d’une pénurie d’encre à rotative (crise de la presse vous savez bien), nous n’avons pu finir le “print” de Michniak #3 à temps.
Mais vous retrouverez l’intégrale de la session photo sur minitel et tam-tam d’ici quelques… mois.
Merci pour le comment.




ETRE DIEU
Très chouette interview
les photos sont fabuleuses
bravo !!!
superbes, le montage avec trois michniak mais c’est le rêve !!
héhéhé
bravo beau boulot !!