En 2003, j’ai commencé un mémoire sur les rock-critic que je n’ai jamais terminé. J’ai rencontré les cadors du genre, ceux qui ont installé leurs signatures en haut de l’affiche, dans Rock&Folk, Libération, Les Inrockuptibles. J’ai discuté avec eux en long, en large, en travers et dans les coins. Et j’ai beaucoup appris. Notamment qu’être rock-critic, ce n’était pas pour moi. Au départ, bien sûr, je voulais en être. Ça me fascinait. Mais ce mémoire m’a vacciné, je vous assure.
En fait, être rock-critic, il y a ceux pour qui ça veut dire quelque chose, qui n’en démordent pas, pour qui c’est l’œuvre d’une vie, l’accomplissement d’une trajectoire d’autodidacte forcené, une saleté de truc identitaire.
Ceux-là, ils ne se considèrent ni journaliste, ni critique de rock, mais rock-critic. C’est leur étiquette, leur titre, leur chapelle. Un truc de l’ordre de la mythologie personnelle, de petits arrangements avec soi-même. Faut pas trop décortiquer, pas trop leur chercher des poux. Ce serait d’un coup comme essayer de faire comprendre à Superman qu’il est ridicule avec son slip par-dessus son pantalon. Ils sont devenus ce slip par-dessus ce pantalon. Ces Ray Ban sur ce visage. Des mystifications totales.
“On naît rock’n’roll ou on est autre”, vous disent-ils histoire de tuer le débat.
Vous les égratignez un peu, ils perdent toute coolitude. Ils s’effarouchent et vous disent «c’est pas comme ça que vous allez faire votre grande entrée en ville», «vous êtes lecteur et vous allez le rester». Oui, ils parlent comme ça, version mafieux amer, cow-boy de pacotille. Car voyez-vous, ce sont des rockers.
Il en reste quelques-unes de ces marionnettes du rock-biz. Je tairai les noms, vous les savez comme moi, et ils ne sont pas beaux à voir. des caricatures du personnage qu’ils se sont crées à 20 piges. Pour exister. Pour être plus qu’un simple fan, plus qu’un journaliste, mais l’écrivain qui sommeille dans le rock-critic, la star à l’image de leurs idoles. Ils vous citent tout le temps les mêmes bouquins cultes, vous disent qu’ils ont pris de la drogue parce que telle rock star qu’ils vénéraient en avait pris. Un côté ado. Rien de moins rebelle que les ados.
Il y a eux. Et puis il y a Alain Dister, photographe et journaliste du Rock&Folk des débuts.
En septembre votre recueil de Chroniques de rock’n’roll (1967 – 1982) a été réédité. Il s’intitule Rock-critic. Ce n’est pas un mot anodin rock-critic…Oui, c’est un mot qui n’existait pas quand j’ai commencé. A l’époque, on n’était même pas critique de rock, on était journaliste, pigistes, mais pas rock-critic. Le terme tel que je l’ai orthographié là est arrivé au milieu des années 70 sous l’influence des rock-critic américains, notamment Lester Bangs ou des rock-critic anglais comme Nick Kent. Et il a donné une crédibilité à cette profession qui n’en est pas une, parce qu’on n’était que des amateurs de rock qui écrivaient sur ce qu’ils aimaient.
En France ce terme rock-critic désigne souvent des gens qui fantasment beaucoup le rock sur lequel ils écrivent. Or vous, de toute évidence, vous ne fantasmiez pas votre sujet, vous écriviez ce que vous voyiez, parce que vous étiez là où les choses se paissaient.
C’est vrai que j’ai passé plusieurs années là-bas, que j’y suis retourné fréquemment. Si j’additionne tous les moments que j’ai passé aux Etats-Unis, ça fait un paquet d’années. Mais j’ai passé aussi beaucoup de temps en Angleterre. Je suis un homme de terrain quelqu’il soit, je ne fais pas des plans sur la comète en restant chez moi. J’ai vraiment besoin de me confronter à la réalité des choses. Donc j’avais besoin de me frotter à ce qui a donner corps à cette musique, les gens, le paysage, la société, etc.
Or la rock-critic française implique presque par définition cette part de romance et de fantasme parce qu’on appréhende le rock depuis notre sol français, avec notre culture française. Vous, vous n’avez pas exploité cette veine-là.
Ça m’a toujours agacé ces fantasmes, je trouvais ça tellement grotesque confronté à la réalité. Parce que qui dit fantasme dit contre-fantasme, c’est-à-dire rejet. On brûle ce qu’on a adoré. Et toute une presse française fonctionne beaucoup à ça. Et dans les deux cas on est dans l’erreur parce qu’on n’est pas proche de la réalité, pas proche des gens et de ce qui constitue leur musique. Je veux dire : rien n’est spontané, les gens et ce qu’ils font sont toujours le produit d’une société, d’un environnement, d’une langue, d’une culture. Et si on ne se confronte pas à ces éléments-là on passe à côté à des choses. Moi j’ai toujours été extrêmement choqué par les pratiques journalistiques françaises qui consistent à faire des résumés de documentation sans avoir mis le nez sur le sujet ou à enluminer les choses par projection personnelle. Parce qu’ils parlent de telle chose de telle manière, les mecs s’imaginent qu’ils vont être pris dans les filets de machin. Tout ça c’est un peu grotesque finalement.
C’est une des choses qui vous a donné envie de ne pas vous enfermer dans la presse rock ?
Bah vous savez j’ai 65 ans donc j’ai envie de faire autre chose quand même. C’est vrai que ça a été très formateur de travailler là-dedans, de se frotter à cette musique, je l’écoute toujours, mais d’autres choses m’intéressent. La photographie est un moyen de découvrir ces autres choses.
Comment êtes-vous devenu photographe ?
Quand j’étais adolescent je regardais beaucoup de magazine, genre Paris Match, des magazines d’actualité, des magazines de mode et de décoration. J’aimais bien l’utilisation de la lumière dans les photos de décoration et le regard porté par les photographes de Elle. A l’époque, Elle avait des grands noms : Jeanloup Sieff, David Bailey, Hervé Guibert, Richard Avedon, des gens qui me fascinaient complètement, même si je n’ai jamais fait de photos de mode de toute ma carrière ! A la librairie Brentanos j’achetais chaque année le supplément annuel de populaire photographie. C’est là que j’ai vu les premiers portfolios de nombreux grands photographes américains. Sans faire de photos, en regardant comme ça juste en amateur je me suis donc un peu formé l’œil à la photographie et j’ai acquis une certaine connaissance parce que j’étais capable, en regardant une image, de dire de qui elle était. Ça, c’était en 61-62. Et c’est à l’été 66 c’est là que j’ai vraiment décidé de devenir photographe. Là, je suis parti aux Etats-Unis pour la première fois avec l’idée de faire des portraits de musiciens de jazz, etc. Avant de partir je suis donc allé trouver la revue Jazz Hot, rue Chaptal. C’était une revue que je lisais, j’aimais bien leur ton, etc. Et je leur ai proposé de faire des photos de musiciens. Je leur ai demandé s’ils avaient des adresses à me filer. Ils ont été extrêmement gentils, ils m’ont filé une carte de presse bidon mais surtout un wagon d’adresses qui m’ont été assez utiles sur la côte ouest. Mais surtout, surtout, surtout, dans les bureaux de Jazz Hot à l’époque se concoctait le numéro 0 d’une revue qui allait s’appeler Rock&Folk. Quand je suis arrivé là-bas évidemment j’ai fait quelques portraits de musiciens de jazz, mais aussi de rock, de folk, de blues, quelques inconnus d’ailleurs qui l’ont moins été par la suite. A New York j’ai rencontré par hasard Frank Zappa qui était débutant à l’époque et ça m’a permis de faire des photos de lui et de son groupe, The Mother of Invention. A Los Angeles j’ai fait des photos des Beach Boys. Là, j’avais carrément pris rendez-vous. J’avais téléphoné à quelques directeurs artistiques des maisons de disques pour faire des photos de groupe. J’ai aussi pris des photos du paysage américain qui est un beau sujet en soi. Et voilà, quand je suis revenu des Etats-Unis trois mois après, j’ai montré mes photos et c’est comme ça que j’ai publié mes premières images.
Quelle a été la première photo que vous avez vendue ?
Une photo en couleur des Beach Boys que j’ai vendu en automne 66 à un petit mensuel qui s’appelait Formidable et qui était un émule de Salut les Copains. Juste après, il y a eu Rock&Folk.
Comment se passait concrètement votre collaboration avec Rock&Folk ?
J’allais aux Etats-Unis et je leur envoyais parfois des images par la Poste. On était dans les années 60 donc il n’y avait rien qui ressemblait de près ou de loin à Internet ! Et je n’avais aucune commande, c’était moi qui décidais ce que j’envoyais. J’étais pigiste.
Mais vous partiez là-bas avec votre passion du jazz pour vous mettre sur la voie…
Il y a trois choses qui m’intéressaient et qui continuent d’ailleurs de m’intéresser : les portraits de musiciens que je ne fais plus aujourd’hui, les sujets de société, c’est pour ça que j’ai fait beaucoup de photos sur ce qui se passait en Californie à l’époque, et les paysages.
Dans tout ça, comment êtes-vous venu à l’écriture journalistique ?
Au départ je n’écrivais pas du tout. Quand j’ai ramené mes photos à Rock&Folk à la fin de l’année 66 en revenant des Etats-Unis, le rédac chef, Philippe Koechlin à l’époque, m’a dit : « J’aime bien tes photos, super. Est-ce que tu ne pourrais pas nous faire un texte avec ? » Voilà comment j’ai commencé à écrire !
Quelles sont vos photos sur la musique dont vous êtes le plus fier ?
J’ai des photos qui me rendent heureux mais je ne place pas ma fierté dans les photos ! C’est un peu des moments de hasard. Mais des photos qui me rendent heureux, il y en a pas mal oui. Dans les années 60, il y a un portrait de Clapton que j’aime bien, une photo d’Hendrix, un portrait en noir et blanc de Syd Barrett que j’aime beaucoup. Dans les années 70, il y a une photo de Brian Eno à l’hôtel George V, une photo de Zappa. J’aime bien mes premières photos, j’ai une espèce de tendresse pour ces premières photos. C’est l’apprentissage, c’est la découverte, c’est faire des photos sans avoir une éducation photographique, beaucoup de spontanéité.
Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ?
Beaucoup de choses différentes. Je n’écoute pas spécifiquement une musique. Il peut m’arriver d’écouter des vieux des vieux trucs parce qu’une compilation me tombe sous le nez. J’écoute du blues, du bluegrass, de la country. Mais j’écoute aussi ce qui se fait aujourd’hui car je laisse traîner mes oreilles sur ce qui se fait sur Internet. J’ai une page Myspace et comme par hasard plein de gens de la musique viennent se coller dessus. Donc voilà j’écoute ce qu’ils font et les disques qu’on me donne ou qu’on m’envoie. Et dans les nouveautés j’ai bien aimé les Kings of Leon. Le nouveau rock américain est pas mal. Ils ont leur territoire.
Sauf qu’aujourd’hui un groupe rock a plus de mal à percer qu’hier car le rock n’est plus ce territoire vierge qu’il était quand vous l’avez découvert. Aujourd’hui le rock c’est au contraire un genre musical surpeuplé et très segmenté.
J’ai connu quoi ? Les années 60. Voilà le moment où le rock a vraiment compté pour moi, sur le plan professionnel et en tant qu’amateur. Et à l’époque il n’y avait pas énormément de groupes. En comptant large il y en avait une quinzaine. Il y en avait certainement davantage en production locale mais on ne le savait pas parce qu’ils n’étaient pas exportés tout simplement. Je sais que par exemple il existait des dizaines et des centaines de groupes sur la côte ouest américaine, notamment dans le doo wop, mais on ne les connaissait pas, il n’y avait que 2-3 tubes qui émergeaient de tout ça. Aujourd’hui on a accès à des milliers de groupes ! Qui font un peu tous pareil, le même format, la même musique ! Maintenant il y a effectivement énormément de gens sur ce territoire. Musicalement ils apprennent plus vite et sont sans doute plus accomplis que les groupes de l’époque.
Ils sont plus accomplis mais moins originaux.
Oui, les artistes qui ont précédé étaient originaux parce que c’était des absolute beginners. Ce sont eux qui ont inventé un langage et maintenant ce langage est utilisé par tout le monde.
Quels sont vos projets maintenant ? Votre actualité ?
Je viens de finir une expo cet été à New York sur le thème du Summer of love. Récemment une galerie parisienne a exposé mon travail à la Fiac. Donc voilà en ce moment je n’ai pas d’actualité mais j’ai différents livres en cours, différentes expos en préparation, mais je n’en parle que lorsqu’ils paraissent, rien ne sert de vendre la peau de l’ours… !
http://www.alaindister.com/
http://www.myspace.com/alaindister
6 commentaires
Hé, ça me fait sourire les mecs qui laissent des commentaires directement adressés à la personne interviewée ! Eric c’est intéressant et touchant ce que tu écris là mais moi je ne suis pas Dister et Dister ne passe pas par ici ! Je te conseille plutôt d’aller sur son site si tu veux lui toucher deux mots.
Amicalement
Sylvain
Alain Dister, c’est son vrai nom ou pas? Ca me fait tellment pensé à sacah distel, j’aime beaucoup sacha distel, un peu moins les rock critics, encore moins les critics de rock critics par contre j’adore les critics de critics rock crtics en mode vraiment très très très critics, parce que c’est la seule connerie qui montre une petite évolution avec le début du 19ème siècle. Victor Hugo, où es tu?? Tu nous manque , toi et ton cortège de censeurs qui savaient faire couler l’encre, le sang et les larmes…
Ouais c’est son vrai nom et ça me fait moi même penser à Sacha Distel ! Par contre après je te suis pas DouD : devrais-je comprendre que tu penses que ce que j’écris ne rime à rien ?
nononon, il y’ a bien evidemment une marge entre faire l’éloge d’une époque et en stigmatiser une autre, je me sers uniquement des comments pour diffuser une opinion motivée par le texte correspondant, propre a ma sensibilité et dictée par ma subjectivité objective
[...] Alain Dister, absolute beginner. [...]




ETRE DIEU
Cher Alain Dister, pur plaisir de parcourir votre interview, toujours ce mélange de passion et de sagesse qui nous repose du flot ininterrompu d’emportements, d’exces ou de banalités si courants dans ce monde du R&R qui me (nous) reste malgré tout indispensable. J’ai commencé à lire Rock&Folk quand j’étais gamin au milieu des 70’s, vous et quelques autres dont Manoeuvre, Garnier, Dordor, Gorin … m’ont marqué à vie, qui avez su si bien rajouter le texte et l’illustration de cette bande son qui me fascinait (et continue de). C’est avec bonheur que ma route regulierement croise la votre sous la forme d’une photo, d’un article, d’une interview, etc … je vous souhaite bonne route, encore et encore !