8 FéVR. 2010
Raccrocher les éperons. En 1973, le western n’a plus vraiment la cote. Un genre mort, tari d’avoir été mille fois puisé pour sortir autant de navets à la gloire d’un pays fédéral aux effluves désormais nauséabonde : à dix jours d’intervalle cette année-là, on arrête d’un côté Gordon Liddy pour avoir installé des tables d’écoute dans l'immeuble du Watergate, tandis que de l’autre on inaugure en grandes pompes le World Trade Center. Lui-même promis à une dégringolade. L’année s’est ouverte sur le retrait des troupes U.S. du Viêt-Nam, elle se terminera sur la guerre du Kippour et un choc pétrolier. Pas vraiment l’époque pour un rôle de justicier de la paix (armée) comme Henry Fonda en a incarné toute sa carrière, de La poursuite infernale de John Ford aux Twelve angry men de Sidney Lumet. A soixante-dix balais, il vient d’enfiler un costard mal taillé de deux saisons dans le rôle rigolo-comiques de Chad Smith, simple flic de L.A. réglant surtout des pépins de famille. Soap. Sans bulle qui éclate, juste la mousse… Sur les écrans de 73, on applaudit L’arnaque, Papillon, et Dernier tango à Paris, quand on ne tremble pas dans le noir de L’Exorciste. Le capo maffieux de l’année passée Al Pacino reçoit un award pour son rôle de flic nettoyeur de ripoux dans Serpico (toujours de Lumet, décidément obsédé du lave-plus-blanc social). Quelque part, Martin Scorsese tourne Mean Streets dont la bande-son rock’n’roll embrayera sur la célébration d’un âge d’or déjà fané qu’est American Graffiti, encore à l’affiche. Trois raisons d’attendre vivement Taxi Driver. Mais c’est l’été qui sera le plus meurtrier. Le 31 Août de cette même année, John Ford meurt. Justement lui. Monsieur Western, ni plus ni moins. Ce pessimiste devenu alcoolique (ou l’inverse) tournait en vieillissant des films bien plus fatalistes à l’égard des Etats-Unis (l’amer L'homme qui tua Liberty Valance), préférant se tourner vers l’Irlande de ses racines. Au printemps, Nixon lui avait desservi rien de moins que la Médaille Présidentielle de la Liberté, mais on le sait, les proches de Dick-le-tricheur ont des fins de carrière douloureuses. Preuve en est, sa grande copine John E. Hoover a cassé sa pipe l’année précédente. Ne reste alors que le "spaghetti". Des réalisateurs ritals même pas nés dans le Bronx mais dans quelque trou boueux de l’Emilie-Romagne ou de la banlieue de Rome et qui vont planter leurs caméras dans le désert espagnol de l’Almeria, tellement plus proche que le sable du Nevada et les mesas du Nouveau-Mexique. Les ricains l’ont en horreur, ce genre qui bafoue la légendaire conquête de l’ouest et les valeurs américaines. Et encore, si au début cela faisait grincer des dents, depuis 1970 on peut sourire sans craindre de renverser son pop-corn en voyant autant de fours se moquer de pécores cradingues se balançant des pralines comme des Laurel et Hardy en bretelles et boots. « Vous allez voir qu’il va tomber dans l’abreuvoir – Tiens ! tu vois j’m’étais pas trompé ! ».   Mario Girotti, un vénitien ayant hérité des yeux bleus de sa mère teutonne, démarre une jolie carrière de seconde zone dans les années soixante et rencontre sur le tournage bancal d’un film de cowboys, avec duel truqué et enquêteur de compagnie d’assurance (sic), un gros bonhomme barbu dont il devient inséparable. Suivent une flopée de buddie movies de série B à cheval pour lesquels l’ancêtre d’un service marketing le renomme Terence Hill et son duettiste Bud Spencer. Le plus célèbre d’entre eux (peut être dû à de nombreuses suites-gaudriolles) : On l’appelle Trinita. Celui qui voit naître ce personnage récurrent de cowboy paresseux et cradingue. Celui par lequel le re(cu)père Sergio Leone. Pour ce dernier, l’affaire est entendue, il faut donner un ultime coup de chapeau à ce genre mourrant, en voie de ringardisation, et ce sera ce film-là. Titre retenu ? Mon nom est Personne. Double réponse à « Trinita » bien sûr et à la trilogie de l’ « homme sans nom » qui rendit célèbre Clint Eastwood : A Fistful Of Dollars en 1964, For A Few Dollars More l’année suivante, et The Good, the Bad, and the Ugly en 66.   La caméra passe dans les mains l’assistant historique de Leone, Tonino Valerii mais on y met le budget ; 117 minutes au compteur, et certains plans seront cette fois vraiment tournés en Amérique (Nouveau-Mexique, Nouvelle-Orléans, Colorado). Et puis pour enfoncer les ventes de quelques dollars de plus, on clamera quand même que tout est du grand Sergio… L’histoire ? Au départ, un règlement de compte (hé, on est dans le wild west tout de même…) sur fond de blanchiment d’argent sale. Tout cela servant rapidement de terrain de jeu à un jeune pistolero se faisant appeler Personne, décidé à faire entrer Jack Beauregard, son idole, dans les livres d’Histoire. Sa méthode ? Lui faire affronter seul tout la Horde Sauvage, un gang de cent cinquante bikers chargeant à dos d’Appaloosa. Et de le flinguer après.   Deux icônes face à face, taillé dans la pellicule. Janus, mais en négatif. Deux écoles, celle de 39 et la Chevauchée fantastique, et celle des sixities et les Dollars... Le vieux Fonda renfile les éperons mais aussi de petites lunettes, et le jeune loup Hill sa chemise tachée de gras et son stetson trouée. Deux paires d’yeux clairs qui captent l’attention, deux regards forcément en arrière, braqués sur une époque (le mot même revient constamment dans leurs répliques). L’un est dramatique, parle du temps qui passe ou qui reste, comptant les amis qui meurent one by one. L’autre distribue des torgnoles, un air de mauvais coup éclairant en permanence ses longues dents blanches de wannabe. L’un attend un bateau pour quitter l’Amérique et gagner l’Europe, doigt tendu du cinéaste macaroni en réponses aux sarcasmes des initiateurs du genre. L’autre attend la gloire promise et met son doigt dans le cul des bourgeois raseurs. Car c’est là le sel du film. Valerii s’applique à faire un grand film, plans cinémascopes et répliques balles sifflantes, adaptant le script d’Ernesto Gastaldi qui accumule les clichés du genre : un train d’or, le frère assassiné, le duel… de son côté, Leone parsème de références comme une traînée de poudre d’or dans la poussière mexicaine. Un cimetière indien qui compte une croix frappée du nom de Sam Peckinpah, celui là même qui appliqua un regard révisionniste au western à travers un film ultra-violent nommé… The Wild Bunch. La fameuse horde destinée à Beauregard dans My Name Is Nobody… Un clin d’œil plus qu’appuyé par Personne, récitant la biographique liste des trépassés tombés par Beauregard comme un fan en chaleur. Les mines d’or qui ne crachent plus de pépite mais tournent à l’argent sale, comme une grosse industrie encostardée qui fait encore semblant. Et cette musique d’Ennio Morricone qui singe la Chevauchée des walkyries pour le thème de la horde, ou My Way pour Beauregard, alors même qu’à la sortie de ce hit en 69, le crooner parlait de prendre sa retraite. On pourrait croire à un feu d’artifice final, toute une industrie de "chevaux et de cordes" comme la décrivait Grover Lewis, qui ferme ses portes dans l’allégresse. Faire briller la légende comme un miroir de bordel, en remémorant le bon temps. Mais Leone fait siffler les mots dans la bouche de Fonda : « Le bon vieux temps, il n’a jamais existé ! » Le film sort en Juin 1973. Un an tout juste après le sulfureux succès de Deep-Throat qui retrouve ces jours-ci une certaine publicité dans les titres de la presse de Washington. Un ex-conseiller juridique de la présidence évoque devant le barreau des histoires de valises pleines de billets pour payer des plombiers et des exilés Cubain. L’année suivante sort Chinatown qui adapte le scandale de la Guerre des Eaux de Californie, puis viendront The Three Days of the Condor qui règle ses comptes avec la CIA. Beauregard disait : « Même la violence a changé » et en effet, les porteurs de flingues au cinéma auront désormais tendance à le faire en ville plutôt que dans les plaines, retournant la violence sociale contre elle-même ; Charles Bronson incarnant mieux qui quiconque ce retournement de veste (en cuir) dans Un justicier dans la ville et ses quatre (!) suites. Hill & Spencer suivirent cette route devenant tour à tour des matelots, des motards, et des Super-Flics. Henry Fonda ne fit plus jamais de western. Curieusement, Leone si. Un spaghetti avec Terence Hill, Charlebois et Miou-Miou… Nixon démissionna en Août 1974. Une semaine plus tard, Sam Peckinpah sortit l’un des meilleurs western avec Bring Me the Head of Alfredo Garcia qui hélas passera inaperçu. Parce qu'à partir de 1973, le western n’a plus vraiment la cote.
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
8 FéVR. 2010
Pour comprendre l'origine d'Eggs d'Oh No Ono, j'ai d'abord formulé deux théories sur la période de pondaison. La première est qu'Oh No Ono espérait encore figurer au générique d'Alice de Tim Burton en faisant chanter le lapin du pays des merveilles. Même en se piquant dans une piscine de ballons d'hélium, Andrew Van Wyngarden de MGMT n'aurait pas mieux fait le lapin haut-perché. Pourtant l'échec est cuisant puisque Avril Lavigne aura l'honneur de synchroniser la destruction de nos pupilles devant un écran 3D avec celle de nos oreilles. Ma seconde théorie est que ce quintet danois, dont c'est le second album, a voulu passer de l'autre côté du miroir pour rafler les prochain NRJ Music Awards. Tout cela devant un Dove Attia en larmes, comprenant enfin à quoi pourrait ressembler un véritable Opéra Rock. Opéra-Rock : ces deux mots accolés me feront toujours frémir. Chaque fois qu'on a voulu associer ces deux grands genres musicaux, le ridicule s'en est mêlé, des Pet Shop Boys à Phantom Of The Paradise. Et ce n'est pas un titre comme Wolfgang Amadeus Phoenix qui changera la donne. Dès la sortie en 2007 du premier album de Oh No Ono, Yes , Gonzai parlait d'excellent mauvais goût. Entre temps, le musée des horreurs des années 80 a été pillé en repoussant les limites du kitsch, approuvées par la sphère indé comme par la mainstream (Empire Of The Sun, Animal Collective, Lady Gaga). Oh No Ono, qui se complaisait dans son premier opus à entremêler les câbles rouillés de claviers vintage s'offre désormais une mini opérette. En introduction, c'est Eleanor Speaks qui vient faire une énième référence au petit groupe de Liverpool, à qui ils ont aussi emprunté un titre d'une chanson pour eux-mêmes se baptiser. La comparaison avec le White Album sera vite faite puisque dès qu'un titre à la structure bordélique fait son apparition on le met en cause. Mais comme sur Swim, c'est finalement plus au projet Smile de Brian Wilson et Van Dyke Parks qu'à un White Album disparate que nous font penser toutes leurs harmonies fantasques. Comme Parenthetical Girls de la sphère Xiu Xiu ou The Knife version 2010, ils misent sur une sophistication déroutante, qui serait pour le coup irritante s'il n'y avait pour l'aérer quelques titres pop bien enlevés. Et puisque Oh No Ono marche habilement sur les œufs, ils glissent Helplessly Young et Miss Miss Moss dans leur étrange album. Mélange des arrangements gayfriendly de Mika et de l'insouciance de Supergrass quand ils récitaient I Should Coco, en 1995, ces deux titres semblent avoir la volonté de faire passer la pilule. Et elle passe bien malgré l'incohérence totale des références que je viens de faire. Car effectivement, ce que vient de pondre Oh No Ono, c'est un disque d'Alien. Oh No Ono // Eggs // The Leaf Label (Differ-ant)http://www.myspace.com/ohnoono
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
     1
CLARO
7 FéVR. 2010
Quel rapport entre l'auteur hémophile verbal Thomas Pynchon, le styliste typographe halluciné Mark Z.Danielewski et le poète aux dix mille alexandrins Vikram Seth ? Réponse, Claro. Traducteur infatigable, directeur d'édition et bloggeur à ses heures perdues, Claro donne voix aux œuvres les plus complexes de la littérature américaine. Livres de la démesure, de l'expérimentation, qui poussent leurs lecteurs, et a fortiori leur traducteur, dans leurs ultimes retranchements, les « Monstres Littéraires » ne servent pas qu'à caler les armoires. Tu as commencé comme correcteur dans une maison d'édition, puis auteur (Ezzelina et Insula Batavorum aux éditions Arléa). Comment es-tu devenu traducteur? Denis Roche, qui dirigeait alors la collection Fiction & Cie aux éditions du Seuil, me connaissait par mon premier livre et savait mon intérêt pour Pynchon, puisque j'étais intervenu sur la traduction de L'arc en ciel de la gravité. Il m'a donné un livre en lecture (Kilomètre Zéro de Thomas Sanchez), et j'ai réalisé un essai de traduction dans le cadre de la fiche de lecture. Denis m'a alors proposé de le traduire en entier, et j'ai accepté. Tu dis qu'il « faut être écrivain pour traduire puisque l'activité de traduction représente 50%de destruction et donc de recréation ». Comment appréhendes-tu ce travail de gros œuvre? On pourrait considérer le travail de traduction comme un laboratoire, où l'on écrit sous une dictée, ce qui oblige à de la souplesse, de la rigueur, de l'inventivité. C'est donc un exercice d'écriture qui ne peut qu'enrichir le travail de l'écrivain. Paradoxalement, il faut se protéger des tentations mimétiques. La pression est donc double. Tu t'attaques souvent à des monstres de la littérature comme Salman Rushdie (Furie) ou Vikram Seth (Golden Gate). En 2001, tu as traduit Mason & Dixon (Seuil) de Thomas Pynchon en collaboration avec Brice Matthieussent (qui a traduit entre autres Charles Bukowski ou Bret Easton Ellis). Comment se déroule une traduction à quatre mains?Chacun faisait tel ou tel chapitre selon sa disponibilité, puis refilait le bébé à l'autre qui intervenait librement dessus, afin qu'on obtienne au final une homogénéité du texte. On se répartissait aussi les difficultés, Brice se coltinant les problèmes techniques ou scientifiques, tandis que je travaillais plus particulièrement l'aspect dix-huitième siècle du style. Le fait que le roman mette en scène deux personnages nous a également aidés à structurer notre appréhension de ce travail à deux mains.As-tu des méthodes personnelles de travail en tant que traducteur? Bien connaître l'œuvre de l'auteur est indispensable, afin de déterminer si tel ou tel choix stylistique est chez lui une habitude, une audace, un risque. Il est important aussi de faire des lectures périphériques. Il faut voir des peintures, des photos, des documents, te créer un univers familier. Mais c'est surtout au texte traduit d'imposer sa méthode de traduction. Tu as traduit Pynchon, auteur culte américain dont les romans tortueux excèdent souvent les mille pages. Très long à lire donc. Je me demande quel temps cela peut-il prendre à traduire? Le temps que te donne ton éditeur. Pour Contre-jour (Seuil 2008) j'ai eu un an et demi. Il faut être sûr de pouvoir le faire dans le temps imparti. Traduire bien ne peut pas excéder vingt feuillets par jour (1500 signes par feuillet). Il faut trouver un rythme. Pour relire, j'attends toujours d'avoir tout fini. Le temps de la traduction n'est pas le temps de la lecture. C'est important de traduire vite. Dans un premier jet, tu gardes la vitesse d'écriture, alors que plus tu t'appesantis, plus tu perds le mouvement. Dans la traduction, il s'agit de recréer les conditions de production du texte. Donc, totale adéquation, ce qui exige dissolution de l'ego. C'est le texte qui détermine les formes et les limites de son interprétation.Tu fais souvent la distinction entre langue anglaise et américaine. De quel ordre sont les différences? C'est assez instinctif. Disons que l'américain est davantage du côté du flux, tandis que l'anglais reste proche de la notion de style à la française. Mon intérêt est pour la langue américaine mais je n'ai pas de passion pour l'espace ou la culture américaine. Quant aux Anglais, ils sont plus proches de nous dans le traitement, la psychologie. Pour Salman Rushdie, issu d'une formation universitaire britannique, quand il est arrivé à New-York, il s'est mis à écrire plus américain qu'un américain. C'est vraiment une autre langue. L'entertainisation de la littérature n'entraîne-t-elle pas une paupérisation de la traduction? Par exemple, le dernier Dan Brown a été traduit en cinq semaines. Qu'en penses-tu? Ce n'est pas tant le temps de traduction. Le niveau baisse parce que tout le monde s'improvise traducteur en anglais. En plus, le travail des éditeurs, des relecteurs diminue. Avant, on pouvait avoir des remarques pertinentes sur la traduction. Même si tu es un bon traducteur, ça arrive de se tromper. J'ai envie d'éditeurs qui font des remarques. Une traduction finie peut encore être améliorée de 15%. Il faut un troisième œil. De plus en plus de livres ont des sorties mondiales qui nécessitent des clauses de confidentialité. As-tu déjà traduit des œuvres « top secrètes »? Il y a un exemple mais il est épouvantable. Quand j'avais traduit les mémoires de Margaret Thatcher. Ils nous ont fait signer des papiers pour que rien ne soit divulgué. Quel serait ton fantasme de traduction? Don Quichotte, mais je ne parle pas espagnol, dommage. Parmi les dizaines de milliers de pages que tu as traduites, quel est l'ouvrage qui t'a donné le plus de fil à retordre? O Révolutions, de Mark Z. Danielewski (Denoël et D'ailleurs 2007). Il fallait tout refaire, j'avais l'impression de traduire en braille... Tu es aussi un écrivain traduit en anglais. Ton roman Chair électrique (Editions Verticales, 2003) a été traduit par Brian Evenson. Comment s'est fait le choix du traducteur? Il se trouve que je publie Brian Evenson dans ma collection Lot49. Je savais qu'il était traducteur, les choses se sont faites naturellement. C'était fascinant de le voir trouver des solutions, de comprendre aussi que je n'aurais pas pu faire le travail dans l'autre sens. Outre la casaque de traducteur et celle d'auteur, tu es aussi éditeur. Ta collection « Lot 49 » aux éditions du Cherche-Midi, est spécifiquement tournée vers la fiction américaine. Quelles sont pour toi les spécificités de cette littérature? La littérature américaine (une certaine littérature américaine, disons...) entretient un rapport beaucoup plus décontracté et naturel avec ce qu'ici on qualifierait d'expérimentation ; ce qu'on considère comme du travail de laboratoire est pour eux davantage une expérience de liberté textuelle. Pourquoi l'expérimentation reste-t-elle une forme littéraire sous-représentée, voire méprisée en France? On a en France un rapport au style, à la grammaire,... Il y a des choses qu'on ne se permet pas. Dans la structure, si tu proposes des choses folles, on te dit que c'est trop luxuriant (on n'est pas des latino-américains !). Qui fait autre chose que du roman bourgeois? Et pourtant, un livre est et doit être une expérience. C'est vivant. Il n'y a pas de notion de progrès en littérature. C'est juste une façon de se positionner face à la langue. Tu participes aussi à la revue Inculte, qui édite de la fiction, des essais, des ouvrages collectifs. Est-ce un laboratoire pour Lot 49 ou une toute autre activité? (Certains textes collectifs de « Inculte » paraissent au Cherche-Midi, NDR).Inculte est un laboratoire pour plein de choses, à commencer par l'amitié. C'est un lieu de croisement et d'échange, ce que Mathieu Larnaudie appelle une « communauté dérivante ». Chacun apporte sa petite musique et on essaie des instrumentations. C'est un petit lectorat. Deux mille personnes dans le meilleur des cas. Il ne faut pas l'identifier comme un mouvement ou une ligne. Quand on fait une rencontre, on veut la partager. Totalement boulimique d'écriture, tu tiens aussi un blog, Le Clavier Cannibale. Que tires-tu de cette expérience dématérialisée? Décliner une œuvre en cours, de façon plus libre, aller aussi plus directement vers une « audience », faire circuler des informations sur le travail des autres, pas que le mien. On ne sait pas encore vraiment les répercussions du travail de la blogosphère. Là aussi, donc, labo. Et puis c'est une nouvelle écriture. Une autre exigence. J'apprends des choses que je réutilise après. Et puis c'est un prétexte pour écrire tous les jours. Pour terminer, aurais-tu un coup de cœur littéraire à nous faire partager?L'ombre des montagnes de Marie Frering chez Quidam (sortie le 11 Février). Un roman en français. Une nana qui a passé quelque temps à Sarajevo. Plus rien n'est normal dans cette ville, du coup la langue elle-même se modifie, s'adapte. http://towardgrace.blogspot.com/
(suite...)
par Ursula
Article précédent / Accueil / Article suivant
     3
PETER GRANT
7 FéVR. 2010
Dans la mythologie du rock (penser à expliquer ça aux fans de Coldplay), Peter Grant incarne une brute sournoise au langage de charretier, une baleine-garou vindicative et cupide. Grant, c'est l'ancien catcheur qui manqua occire un roadie de Bill Graham en 1977... C'est le mafieux qui fait trucider ses ennemis à la sulfateuse dans le navet « The Song Remains The Same »... Ce fut le manager de Led Zeppelin.Comme chez tous les gros durs, pourtant, une tendresse réelle vibrait sous la couche de fumier. Tendresse traditionnelle envers sa mère qui l'éleva seule, son épouse et ses deux enfants Warren et Helen (mais aussi, de manière plus ambiguë, pour Jimmy Page). Sous ses dehors vulgaires, le tour manager qui débarquait en furie dans les rédactions pour demander des comptes aux auteurs de mauvais papiers sur son groupe était aussi, à la surprise de beaucoup, un collectionneur calé d'antiquités rares. C'est ce que nous révèle le journaliste Chris Welch dans son livre The Man Who Led Zeppelin, qui retrace le parcours hors norme du tour manager le plus redouté des années soixante-dix. Welch était une des plumes du Melody Maker à la fin des années soixante. Il a bien connu le personnage. Il fut un temps où Peter Grant trimballait les rockers mythiques à travers l'Angleterre dans une fourgonnette miteuse. On parle quand même des Everly Brothers, de Chuck Berry, Bo Diddley, Little Richard et Gene Vincent. Une belle brochette de caractériels (penser à expliquer ça aux fans de Radiohead). Le job demandait l'autorité d'un tank Sherman mais aussi beaucoup d'astuce. Exemple: la jambe valide de Gene Vincent ayant été salement meurtrie à la suite d'une dispute avec sa femme, Grant a l'idée de faire passer le pied de son micro dans son futal pour le faire tenir debout au lever de rideau. Peu importe que le chanteur se vautre dès la première chanson: selon les termes du contrat, le groupe n'avait qu'à se présenter sur scène pour être payé. Le bouquin de Chris Welch est truffé d'anecdotes juteuses de cette période. Hasard ou coincidence, Grant est toujours au bon endroit au bon moment, il rencontre les bonnes personnes: Après un service militaire de deux ans et une longue série de petits boulots, il trouve un job de videur au « 2i's Coffee Bar », dans le West End, où viennent se produire de nombreux groupes de skiffle. Le gérant du « 2i's » est un catcheur du nom de Paul Lincoln.  Sur son insistance, Grant participe à plusieurs combats sous le sobriquet de « Comte Massimo », ou « Sa Majesté le Comte Bruno Alassio de Milan », voire « le Marauder Masqué ». Surtout, c'est au « 2i's » que Grant fait la connaissance de Mickie Most, futur manager des Animals et de Donovan, avec lequel il monte au milieu des années 60 la société RAK Music Management. Au cours de ses activités pour RAK, Grant est amené à rencontrer divers session men. Il fait impression sur Jimmy Page qui le recommande plus tard comme co-manager des Yardbirds. On connaît la suite... Ce qu'on sait moins, c'est que Grant a fait bien plus qu'accompagner les changements de l'industrie musicale de la période: homme de gueule et d'action, il en provoquera lui-même un certain nombre. Plusieurs des changements capitaux ayant affecté le statut des musiciens entre la fin des années soixante et la fin des années soixante-dix résulteront directement de la manière dont « G » conduire les affaires du Zep. Le Zep des débuts se veut un groupe underground. À l'instigation de Grant, le groupe refusera systématiquement de sortir le moindre morceau en 45T. Suivant les recommandations de leur manager, Page et consorts communiquent très peu avec la presse (la plupart des journaux rock tiraient à vue sur le dirigeable). Led Zeppelin ne passe pas à la télévision. Ou que très rarement. Cette façon de faire crée une aura de mystère autour du groupe (qui en jouera abondamment, on pense aux quatre symboles). Elle fidélise les teenagers. Le mépris de la presse musicale renforce chez les fans le sentiment d'appartenance à une communauté underground possédant ses codes et sa mythologie propres. Et le succès de Led Zeppelin se construira sur les tournées. De 68 au début des années 70, le dirigeable sillonne l'Amérique. Fort de deux premiers albums qui cartonnent et d'une réputation scénique légendaire, le groupe est en position idéale pour négocier ses contrats auprès des promoteurs. La musique parle d'elle-même. D'ailleurs, Grant ne s'en occupe pas. Ses quatre musiciens sont suffisamment experts pour savoir ce qu'ils font. Son métier à lui, ce sont les affaires. Selon Mickie Most: « Peter a transformé l'industrie de la musique. Il était capable de s'imposer. C'est vraiment l'homme du 90/10. Avant ça, c'était du 60/40. Il a dit: 'c'est 90/10, à prendre ou à laisser.' Les types ont protesté: 'Heuu... mais on doit faire la promotion des concerts...' 'La promotion des concerts? Pas besoin de ça pour Led Zeppelin. Vous n'avez qu'à mettre un encart dans le Jewish Chronicle. Soyez réalistes: vous n'avez même pas besoin d'affiches pour Led Zeppelin. Il suffit d'annoncer à la radio que le groupe joue à Madison Square, et, une heure plus tard, toutes les places sont vendues. Alors c'est quoi cette histoire de 'promotion'? Vous allez toucher dix pour cent rien que pour vous pointer les mains dans les poches.' C'est comme ça que de 60/40 on est passé à 90/10. [...] Tout le monde fait ça aujourd'hui, mais c'est Peter qui a commencé. »* Pour Peter Grant, les intérêts du groupe passent avant tout. Une profession de foi qui lui coûtera un divorce. Personne n'entube Led Zeppelin. Intransigeant sur le merchandising, on le voit foutre la trouille aux marchands de T-shirts ou de photos non homologués. Malheur aux disquaires qui auraient l'idée de vendre des bootlegs à la sauvette: c'est s'exposer au risque de voir Grant et ses nervis débarquer dans leur magasin. Ainsi de ce disquaire de Londres, dont Grant apprend qu'il vend des disques pirates de Led Zep. « D'après ce que j'ai entendu, raconte Chris Charlesworth, ils sont arrivés juste avant la fermeture et ont attendu d'être seuls dans la boutique. Puis Cole [homme de main de Grant] a accroché la pancarte 'fermé' et Peter a démoli la pile d'albums de Led Zep à coups de hache. Je crois qu'il a même découpé quelques bootlegs des Beatles au passage, histoire de leur rendre service. »* L'intransigeance de Grant, les manières peu catholiques qui la traduisent et les hommes louches et dangereux dont il s'est entouré valent au bonhomme la méfiance, voire carrément la haine de la presse et d'un certain nombre de promoteurs. Parmi ceux-là, et on le comprend, Bill Graham. En 1977, le tour manager de Led Zeppelin et son acolyte Richard Cole tabassent un roadie du Oakland-Almeda County Coliseum qui aurait prétendument porté la main sur le fils de Grant. Il s'en faut de peu pour que l'homme ne passe de vie à trépas. Bill Graham réclame vengeance. Le reste de la tournée s'annonce tendu: le célèbre promoteur possède une liste de contacts longue comme le bras. Les anglais pataugent dans un karma poisseux. Quelques jours plus tard, Robert Plant apprend le décès de son fils. La tournée est immédiatement annulée. L'affaire du Alameda County Coliseum finira devant les tribunaux. Elle aboutira à une amende et à des peines de prison avec sursis. Il en naîtra une rumeur persistante mais infondée: Grant et Cole auraient tué un homme. Après la mort de John Bonham et la dissolution de Led Zeppelin, Peter Grant disparaît de la circulation. Il s'enfonce dans la dépression et les drogues. Il refait surface au milieu des années 80, complètement sevré. Il se lie d'amitié avec Ed Bicknell, le manager de Dire Straits (dont l'approche du métier est évidemment différente, plus eighties). Bicknell raconte que Grant l'a appelé un jour pour lui parler des évènements de 1977. Il était en pleurs, accablé de remords et répétait qu'il ne voulait pas qu'on se souvienne de lui comme d'un homme mauvais. Une récompense est créée à son nom: le « Peter Grant Award », couronnant « l'excellence dans le management ». Après le concert des Everly Brothers au Royal Albert Hall, il rencontrrae Phil Everly dans les loges, qui lui rend hommage auprès de ses accompagnateurs: « C'est cet homme qui a tout rendu possible. Sans ses efforts, les musiciens n'auraient jamais pu avoir de carrière. Il a été le premier à s'assurer que les intérêts des artistes passent avant tout, qu'ils soient payés, et correctement. »* Affligé de problèmes cardiaques, il meurt en 1995. En cette époque de démythification de la musique et d'entubage caractérisé de ses acteurs, alors que le rock est devenu une industrie de papier glacé et de fichiers compressés et désincarnés, le bouquin de Chris Welch nous rappelle que le rock était autrefois une affaire de violence, d'exigence et de coups de folie. Penser à expliquer ça aux fans de U2. (Merci à Loki F.) Toutes les citations sont issues du livre de Chris Welch, « The Man Who Led Zeppelin », préfacé par Nick Kent, Ed. Rivage rouge
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
7 FéVR. 2010
C'est pas qu'ils n'aiment pas les Beatles, mais Terreur Graphique et Dampremy Jack ont du mal à vivre l'après. Quarante ans que ça dure, et papa qui lustre encore ses vinyles. Pour tordre le cou aux vieux mythes, ils crayonnent l'histoire des scarabés. Quand Terreur et Dampremy crayonnent les Beatles en vignette, ça donne La promesse de l'aube, pour des réveils moins difficiles.
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
7 FéVR. 2010
Quelles solutions s'offrent au néo-hargneux du web ayant reçu l'infâme ordre de réécouter l'œuvre d'un groupe qu'il avait recouvert de sa bile méprisante pour se faire les dents ? La sentence prononcée, l'exécution peut démarrer. Me voilà contraint d'accorder une seconde chance à un groupe en promo. Pire, forcé de commenter un disque dont la seule leçon à tirer est que la frontière entre baiser et se faire baiser est à peine moins fragile qu'une virginité en classe de neige.Pourtant, slalomant de quasi-tubes en coquilles vides, l'évidence hurle aux tympans. Baiser, se faire baiser. Plus qu'une leçon, le nœud du problème. Karlsson, Winnberg (coupables d'invasion cérébrale planifiée avec la production de Toxic pour une blondasse ayant perdu son sex-appeal en même temps que son hymen) et Wyatt (Andrew, précisons) n'ont enregistré cet album qu'avec cette idée de va-et-vient en tête. Déroulant l'album dans le sens du papier peint, le regard perdu dans le vide d'un énième groupe émail-fluo, l'auditeur peut même apercevoir des bribes du film dont cet album éponyme est officieusement la bande-son.Dans un décor de station de ski trop paisible pour être crédible, une poignée de gamins mouillent leur combinaison au contact de la poudreuse lorsqu'ils chutent de leur luge. Le soleil se lève sur Animal. Comme chaque matin, le jour se dresse virilement et la vie revient. L'omniscience collée aux fixations, la caméra comme œil du cyclone crapahute les cimes perchée sur son télésiège. Dès les premières notes de Burial, la dégringolade s'amorce. La brume se fait épaisse, les ombres slaloment au bruit sourd de la neige qui fond. En chasse-neige dans les sous-bois, l'attention se focalise sur la touriste en combinaison goretex qui s'offre un chassé-croisé avec son moniteur de ski contre un séquoia, leurs cœurs s'accordant à la cadence de la syncope vaselinée de Silvia. La neige se fait moite, la piste Black&Blue est bien trop plate pour limiter l'ennui. Fuir alors, ouvrir une porte et chercher refuge derrière l'écriteau vieillot Sans Soleil. Pour tomber sur l'image horrifiante d'un gérant de boutique photo-souvenirs qui joue avec le tiroir-caisse de sa femme. Sa moustache rebondit sur les touches d'un clavier pornographique. Il hurle, A Horse Is Not A Home, ils jouissent en chœur et trouvent écho dans la grotte du plus convenu des finals pop.  Fuir, toujours. Ce disque est hanté. Sa production dégouline de sentiments malsains, son érotisme à faire bander un bonhomme de neige pue la phéromone autotunée. Le pire est à venir. Moulés dans des combinaisons fluo qui tranchent sur le titane du téléski, les trois affreux suédois nous atteignent de leur regard de travers, et agitent leur beat qui tache. Plastic Jungle. Sortez-moi de là, je ne baise qu'avec des humains. Fuir, définitivement. Bonhommes de neige en érection, yétis en chaleur, combis rougeâtres de moniteurs ESF moustachus, tous ne répondent qu'aux ordres décadents de leurs maîtres popeux. Leur cœur de glace est bien trop sec pour nos défenses arrières. In Search Of déblaie la tension à la dameuse et la course-poursuite s'engage. Tirez-vous vite, Miike Snow dégringole des glaciers de la pop dans une avalanche de refrains réfrigérés. Derrière leurs gentils aspects d'esquimaux chocolatés, ils ne cachent qu'une irrépressible et furieuse envie de planter leur bâton dans tout ce qui glisse. Miike Snow // Miike snow // Sony (Columbia) http://www.myspace.com/miikesnow
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
7 FéVR. 2010
Johnny Rotten se passe la main dans les cheveux. Il est presque 8h00 du jour en ce matin de lendemain qui beugle plus qu’il ne chante. Le bol de Chocapic baille à s’en décrocher la mâchoire et le gel fixation est plutôt d’humeur tête en l’air. Une radio FM lambda crache un son mainstream tout pourri et les news feeds du web 2.0 semblaient plutôt violents pour un lundi matin. Johnny n’a pas eu le temps de s’astiquer la Wifi. Il est à la bourre et comme tous les jours, la journée de Johnny commence sur les chapeaux de roux. Punk certes, mais il était tout de même préférable d’arriver pile-poil à l’heure dans la cours du lycée. No future, Anarchy in the cartable et choco BN pour le quatre heure, tel est le leitmotiv du gentil punk à raie sur le côté. Il faut déjà partir. Vite. Sinon, c'est la colle assurée. Petite montée d’adrénaline. Stress en solution Biactol. Post-it : Penser à acheter des Taillefine pour maman. Claquer la porte. Vérifier que le gaz est bien fermé. (Re)claquer la porte. Courir en fermant les yeux sur un air de Colonizar Hat. Fuck off imaginaire. Sans les doigts. Trop vulgaire. Tours, 8h30, il pleut des cordes à sauter dans la cour de récré. David, Julien, Clément, Antoine et Maxime sont des garçons un peu dans le vent (comprendre: qui décoiffent), le genre très rebelles et pas qu'au niveau capillaire. Comme au temps où l'on savait compter jusqu'à cinq, les kids ne sont pas quatre et possèdent plus d'un 45 tours dans leur sac.Ils se regardent en chien de faïence à défaut d’avoir de la porcelaine sous le coude en se demandant ce qu’ils foutent là, au milieu des Converses très propres qui jouent inlassablement à touche-mouton. Pas de temps à perdre à contempler tous ces cahiers Clairefontaine pour se la couler douce. Il y a urgence. URGENCE. Voilà le mot qui caractérise bien la musique de ces cinq tourangeaux. Il faut faire vite quand on a seulement vingt ans. Monter un groupe, trouver un nom (The Finkielkrauts), écrire des morceaux à l’arrache (Writing a song), mixer les influences (Joy Division, Public Image Limited, Frustration, Sonic Youth) et recracher tout cela avec audace (Cocsucker No Blues) sur du papier à guitare(s), basse, batterie. Punk’s not dead. L’avenir se consume au présent. Sans recul ni "Distance". Le premier EP 5 titres (enregistré avec Rubin Steiner) de The Finkielkrauts sortira en février 2010 sur le label Another Record. En concert à la prochaine soirée Gonzaï, la Gare aux Gorilles 75019 Paris, le 19 Février 2010. http://www.myspace.com/thefinkielkrauts
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
6 FéVR. 2010
Quand un groupe de potes se donne rendez-vous sur un quai de gare, ce n'est pas forcément pour jouer à pisser sur les rails le plus loin possible. Quai n°5 est un savant mélange de classique et de musiques du monde qui allie la profonde connaissance musicale de 5 musiciens à un univers passionnant rempli d'humour mais aussi d'une extrême sensibilité. Un rendez-vous banal sur un quai de gare. La gueule rougie par les courants d'air glacés d'un mois d'avril pas très printanier, je poireaute dans le col relevé de mon manteau noir en donnant régulièrement des petits coups d'oeil nerveux à ma toquante Armani. Le coeur qui bat, les genoux qui flageolent un tantinet, j'attends Cristina qui arrive aujourd'hui de Buenos Aires. Paname nous tend les bras pour un week-end inespéré. Je suis bêtement tombé amoureux de cette femme un an plus tôt. Quelques échanges sur Internet et surtout l'écoute de ses enregistrements de soprano m'ont fait péter un câble. Dire que j'étais sur le point de partir pour l'Argentine en laissant tomber femme, niards, chat, casbah et bagnole ! « Je serai à Paris le week-end du 3 au 4 avril, j'aimerais bien te voir ... ». Merde ! Un an plus tard, je ne suis plus amoureux mais ressens toujours le besoin d'exorciser les raisons de ma présence aujourd'hui, sur le quai n°5. La foule bigarrée qui dégueule du train de 13h52 exhibe sa graine multiraciale, le monde entier se donne rendez-vous là. Et moi j'attends Cristina qui se faufile enfin et approche d'un pas tranquille, son petit corps bien serré dans son imperméable blanc cassé. Sa peau mate et ses yeux noirs s'offrent à moi. Sur le parvis de Notre Dame, un groupe d'étudiant en musique joue du Vivaldi. A Beaubourg, guitares et bandonéons attirent des groupes de spectateurs et … des photographes japonais. Chaque pas que nous faisons est accompagné de sa propre mélodie. Paname dans toute sa diversité culturelle impose son rythme et fait battre nos cœurs d'amoureux adultères à l'unisson. Il y a des disques comme ça, qui résonnent en nous, qui nous font monter les larmes aux yeux et revivre des instants que l'on croyait à jamais enfouis dans notre vieille caboche de mélomane désabusé. C'est bien ce qui m'arrive en ce moment, à l'écoute de ce précieux mélange teinté de classique et de musiques du Monde. Les artistes n'ont plus rien à démontrer, ils excellent tous dans leur Art mais ont décidé de se réunir et de taper le bœuf de manière intelligente et sensible. Jouer du Bach et sa Fuite en Fi comme s'ils se retrouvaient propulsés au carnaval de Rio, faire swinguer le Prince y dort ? dans un piano bar à Amsterdam, Faire danser un Mozart Klezmer dans un mariage juif. La chanteuse Juliette prend magnifiquement part à ce tableau en interprétant Tosca Mimi, Puccini revisité avec les tripes et une sensualité étonnante. A toi, Cristina, je dédie ce Milonga non troppo, piano et bandonéon, qui m'arrache le coeur et les larmes en ce moment. Je pense à toi, j'espère que tu ne m'as pas oublié. Nous danserons encore si tu veux sur Après un raid et nous ferons l'amour Tosca Mimi jusqu'au petit matin. http://www.quain5.com/
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
6 FéVR. 2010
Après le passage en revue d'une carrière exemplaire, deuxième partie du portrait Taddeï consacré à l'analyse des médias, Internet, la violence et... Plus belle la vie. Chez le journaliste, chaque sujet prend désormais l'allure d'un manifeste. Si tenter de contourner la biographie agenouillée dessinait du portrait statique, la touche éclate sur les bilans 00's. On aura compris à quel point pour Fréderic Taddeï, la neutralité sur le plateau est un engagement journalistique. L'écoute n'est pas absence critique et quand il parle, ca fuse de théories. Sûr de lui, Taddeï s'exprime toujours aussi vite, reprend, corrige ou affine, déjoue les questions maladroites. Lui nous dit que chaque époque est passionnante. La nôtre pas moins, car chaque domaine y est secoué. Et la culture, laissée pour compte des 90's, à peine remuée par les effets spéciaux du grand écran ''Bien sûr, les années 2000 ont connu la révolution politique, économique, démographique, écologique bien sur, scientifique parfois, mais culturellement c'est un peu mort. Enfin en tout cas pas de bouleversements, pas de remise en cause, quelques grands artistes mais pas de mouvements, pas de contestation frontale''. La TV, Internet, .... Puis vient le moment de parler d'Internet et de ''la mort programmée'' des industries culturelles médias compris. ''Aujourd'hui vous n'avez pas encore un champ de ruines, loin de là, mais vous avez quand même une citadelle très fortement attaquée et contestée''. Pour l'instant pas de modèle, seulement des transpositions. L'impact du web est nouveau mais ne s'affranchit pas du papier ou de la TV.  ''Là où ca va se passer on le sait tous mais comment ca va se passer, je ne sais pas. Patrick Lelay a dit sur mon plateau - ca a fait beaucoup buzzé sur Internet - qu'une information n'avait d'importance aujourd'hui, même si elle était née sur le net, que  le jour où elle est reprise par la télévision ce qui est je crois, vrai. Mais je pourrais dire aussi à l'inverse que quelque chose qui se passe à la télévision n'a vraiment d'intérêt que quand il est repris sur le net. Et je vois bien dans mes émissions ce qui est repris, ce qui est amplifié, déformé parfois, commenté surtout, critiqué. C'est ca qui m'intéresse. Mais pour l'instant cet échange là ne donne pas un média à part entière. Ca m'intéresserait beaucoup de réfléchir à ce média. Il est à créer''. Pas de pitié pour le rebut de la presse qui se cacherait dans les arcanes de bande passante. Pas de pitié non plus pour les penseurs à la ligne qui voient des fossoyeurs dans la moindre évolution: ''Le cinéma n'a pas tué le théâtre comme on le disait, la télévision n'a pas tué le cinéma, la radio n'a pas tué la presse écrite. (...) C'est tellement con ! C'est tellement court comme pensée''. Les enterrements n'existent pas, il n'y a que des relégations derrière des possibilités nouvelles. A l'heure des conclusions, il s'agit de se méfier des lectures en interprétation des messages télévisuels. ''Le grand truc qu'on essaie de vous faire croire c'est que la télévision c'est le monde, c'est le monde en direct, on vient de vous montrer un extrait du monde. Non, on vous a montré un discours sur le monde''. La compétition du tous contre tous ... Trop vaste constat mais puisque il faut choisir, Taddei, près d'un demi-siècle à son actif, tire de son bouquet d'analyses un narcisse sur la fracture générationnelle: ''On voit bien que ca a commencé dans les années 80, ca s'est développé dans les années 90 mais ca s'est installé dans les années 2000 : c'est la compétition de tous contre tous. Ca a été intégré particulièrement dans votre génération. Vous êtes nés avec, donc vous l'avez compris plus vite que nous. Pour moi aussi c'était la compétition de tous contre tous mais on ne le savait pas, donc on le vivait différemment. Vous, vous en avez déjà tiré un certain nombre de conséquences. C'est la seule explication à mes yeux de votre exhibitionnisme permanent sur Facebook, avant sur Myspace, etc. Vous êtes conscient que vous êtes en compétition. Compétition sexuelle, compétition amicale, compétition professionnelle. Donc vous vous mettez en vitrine en disant achetez-moi. (...) La compétition du tous contre tous, qui touche absolument tous les milieux, tous les domaines, dans tous les sens du terme s'est véritablement installée. Ca a prospéré et ca a par capillarité irrigué tous les cerveaux, en tout cas dans le monde occidental (...) Mais ca a été aussi diffusé dans les esprits par l'intermédiaire de la téléréalité. C'est parce que les gens ont vu les uns et les autres se faire éliminer du loft quand ils avaient douze ans qu'ils ont mis leur tronche sur Facebook en disant 'J'ai beaucoup d'amis'. C'est évident que le lien est là''. L'état "providence" Encore, encore. Tape dans la pioche 00's, l'Etat est là. ''C'est très important pour un Etat de se donner à voir, en particulier à la télévision. Quand vous êtes au pouvoir, il faut que vous montriez que vous êtes le pouvoir. Comment montre-t-on que l'on est le pouvoir ? On ne peut pas faire baisser le chômage, on ne peut pas relever des industries qui vont mourir, etc. Donc il faut se donner à voir. Comment le fait-on ? Aujourd'hui on protège les gens contre eux-mêmes. En fait, ce n'est pas le mot. On les protège contre les périls. Voila : il y a des périls, nous allons vous protéger. Il y a le cancer, alors on vous protège. Il y a la grippe A, on vous protège. La crise économique, on vous protège. Il y a le terrorisme, on vous protège... Quand on vous interdit de fumer dans les lieux publics c'est une manière de dire ''on vous protège contre le péril''. Je n'y vois pas un souci d'hygiéniser la société. Finalement, nos hommes politiques n'ont pas spécialement l'obsession de nous faire arrêter de fumer. Ils n'en ont rien à foutre, ils veulent juste envoyer le signal qu'ils nous protègent. Alors si maintenant vous fumez, même à la limite si vous allez prendre de la cocaïne dans les chiottes de l'Elysée, personne ne vous en veut mortellement. Je ne l'ai pas fait donc je n'en sais rien mais je ne pense pas qu'on vous en voudrait mortellement d'atteindre à votre santé. On ne vous ferait pas des discours moraux. L'important c'est qu'on sache, qu'on vous envoie le signal qu'on vous protège. Mais qu'est-ce qu'il pourrait faire d'autre que vous protéger ?''. Le journaliste est plus que lancé mais attention à ce que je demande. Worst 2000's ? ''Le worst? Il n'y a rien de worst. Pour moi c'est débile. Vous tombez dans les mauvais pièges de la presse morte. Ne vous attardez pas là-dessus. N'imitez pas les mauvais. Ca a toujours été con, ca l'est encore aujourd'hui. Ce qui était le worst des années 80 est peut-être le meilleur des années 80, ce qu'il y avait de plus intéressant. Peut-être que le worst des années 2000 sera ce qu'il y avait de plus intéressant dans les années 2000. On peut dire que la téléréalité est peut-être ce qu'il y a eu de pire dans les années 2000, à courte vue. Mais c'est complètement idiot. D'abord Paris-Dernière était de la téléréalité avant la téléréalité. Strip-tease aussi. Et je ne pense pas que c'est ce qu'il y avait de pire dans cette décennie. La téléréalité comme le reste produit le meilleur et le pire, l'important c'est de voir qu'elle a émergé à ce moment là et ce que ca a provoqué... Ce qui est peut-être ce qu'il y a de plus intéressant. "Plus Belle la Vie", toutes ces séries effroyablement médiocres sur le plan artistique, disent pour moi quelque chose de fondamental sur le genre humain: ca produit du commérage. Autrefois on vivait dans des villages et on faisait du commérage sur les gens qui y habitaient. ''T'as vu il a quitté sa femme, il couche avec machine, il bat son fils''... A partir du moment où on ne vit plus dans un village et qu'on a toujours ce besoin de commérage, qui est très important parce que c'est une manière de fabriquer de la morale chez des gens qui ne lisent pas, qui ont besoin de s'entendre sur un certain nombre de valeurs morales... Donc à partir du moment où on ne vit plus dans un village, on a besoin de continuer à fabriquer du commérage avec des gens qui parfois n'habitent plus la même ville que vous. Votre fils, votre fille, vos amis... On a besoin de le faire sur des gens que l'on connait tous. Ca ne peut pas être le voisin, ca ne peut plus être le villageois, alors c'est les gens connus. C'est pour ca qu'on lit Voici, Paris Match... Tous les soaps. Alors on pourrait dire 'c'est de la morale à quat' sous'. Mais je m'en fous, tout le monde ne lit pas Nietzsche". "Deuxièmement, je pense que tout cela parle d'un tabou fondamental de la société, c'est que la violence vient toujours des gens qu'on connait et en particulier dans notre famille, ce que tous les policiers savent. Ce que les gens veulent absolument ignorer. C'est-à-dire que le gros risque que vous prenez ce n'est pas en vous baladant dans un bois ou dans le métro à deux heures du matin, c'est en rentrant chez vous. Parce que c'est chez vous qu'il y a les gens qui vous en veulent vraiment. Si un jour vous mourrez assassinés, il y a beaucoup plus de chances que ce soit par un de vos proches, que par un loubard dans le métro. Ce tabou là est absolument absent de toutes les réflexions sur la violence, puisque tout le discours sur l'insécurité consiste à vous dire qu'en gros c'est l'étranger qui crée de l'insécurité. Ils vous volent votre portable, ce que ne fera pas votre petite amie. En revanche, dès l'instant où on parle d'assassinat c'est plutôt votre petite-amie qu'on va soupçonner et jamais le mec qui vous a volé votre portable. Donc ce tabou énorme sur la violence à l'intérieur du cercle familial, sur la violence des proches, est fantastiquement bien raconté par ces séries à la con. Ces deux trucs là font que ce qui est le worst de l'année parle de deux choses fondamentales dans la compréhension du genre humain. C'est pourquoi vous dire c'est bien/c'est pas bien n'a aucun intérêt. Il faut toujours se méfier de ces gens qui n'ont à priori aucun talent. Ils touchent parfois à des trucs absolument... C'est des perles. Méfiez vous de tout ce qui est comme ca, comme si les choses n'avaient d'intérêt que de manière à ce qu'on puisse les évaluer, les compter. Qualité. Branchitude... C'est tellement con. Les choses peuvent avoir tellement de poids d'une autre manière''. On ne coupe plus. ''Non mais je pourrais vous en dire plein d'autres''... Et nous pourrions encore poser cent questions de plus. Dans ses paroles, il y a la curiosité vive mais prudente des pensées trop hâtives. Hagiographie. Gonzo. Déontologie. Objectivité. Ca s'efface lorsque Fréderic Taddeï définit le journalisme comme adaptation constante à l'époque, à ce cadre de pouvoir et de violence qu'est la relation médiatique. ''J'étais conscient qu'il était Jean-François Bizot et que je n'étais pas encore Frédéric Taddeï''. Pour demain, celui qui déteste signer des contrats ne saurait anticiper son avenir. Pas la moindre idée, pas l'ombre de la question. Pas vraiment d'inquiétudes car jusqu'ici tout va bien. Ma mère et celle du valet de Pierre Cardin peuvent dormir tranquilles.
(suite...)
Article précédent / Accueil / Article suivant
5 FéVR. 2010
C'est parfois au milieu d'une interview qu'on trouve les réponses à ses questions, dans un silence, entre deux sonneries de portable. Ce matin là, sur les Champs Elysées, il faisait un peu froid, c'était définitivement un temps à la Massive Attack. Vingt ans après leurs débuts. Et les miens aussi. - Nan mais vous vous sentez comment sur cet album, sept ans après 100th Window, ça fait presque deux décennies pour seulement cinq albums. Pas trop dur de remonter sur le ring? - (Il compte) ...Oh man... Déjà? 3D est en face de moi, à seulement quelques centimètres, loin de l'image cristallisée que je m'étais longtemps faite du leader de Massive Attack. Avant d'en arriver là, j'avais traversé les années 90 cahin caha, j'avais presque tout connu de l'adolescence ingrate: la fin des slows et des booms, le règne des chansons générationnelles de l'époque (Urge Overkill, Edwyn Collins... vous les connaissez comme moi hein, bande de jeunes fringuants), l'acné, les piteuses tentatives de drague dans les discothèques de province et l'impression de vivre à cent à l'heure dans un monde au ralenti. C'était donc ça l'adolescence; la réclusion monacale pour éviter de montrer que non, on était pas aussi cool que Steve le pote de classe qui lui, au moins, n'avait pas la gueule pourrie par l'excès de sébum. Bien évidemment, Massive Attack, le trip-hop, la désillusion glacée des premiers disques, je l'avais pris en pleine gueule. A rebours. Comme tout le monde ou presque. Ca parlait aux gens différents, ceux qui n'arrivait pas à serrer la moche du cinq du matin perdue sur le dancing, les loosers qui bientôt auraient leur revanche. Du moins le croyait-on à l'époque, en découvrant Blue Lines. Que voulez-vous, c'était l'insouciance des gens soucieux. Unfinished Sympathy en crevant ses boutons; les débuts de l'ère technologique finalement. Ce matin, 3D est là, il mange un croissant dans une chambre 4 étoiles. On est en 2010 et les deux mètres de Daddy G s'enfournent dans une pièce voisine pour une autre session promo. C'est la routine ou presque, et les rockeurs à foulards n'ont en cure, eux qui considéraient déjà que Massive Attack c'était "la bande-son cliché des soirées étudiantes avec le joint qui va bien, allez va-y, fais péter Teardrop, trop belle la chanson, man". C'était cela aussi Massive Attack. On ne choisit pas toujours son public. N'empêche, quelques minutes plus tôt, j'ai repensé à mes premières sensations, au spleen de Protection, écouté dans les nineties, stores bais(s)és durant un été qui suintait la fin de décennie. C'était beau c'était pur, on batifolait en se réjouissant d'être plusieurs à "tripper" (le lexique hype de l'époque, souvenez-vous) sur Karmacoma ou Light my fire psalmodié par Horace Andy. C'était un monde inconnu, la planète était encore loin des solos de scratch de Morcheeba et autres pignolades pour zombies sous Valium comme on en trouverait par la suite chez Archive et consort. Back to 2010. 3D est encore là, il vient de finir son croissant et maintenant se serre un jus d'orange. A quoi peut bien tenir une rencontre, finalement? Je n'ai jamais trop su, finalement. Parfois ne rien dire c'est déjà beaucoup. 3D, lui, ne semble pas réaliser qu'il est là depuis deux décennies, les miennes, les siennes. Les nôtres peut-être. Des années 2000, il n'a semble-t-il rien écouté. Ou peu de choses: du dance-hall, des productions cra-cra de teenager, tel un boxeur sonné par une époque qui -déjà- le dépasse. Le retour du rock en Converse, les années DFA, l'électro pédophile d'EdBanger, c'est du pareil au même, Massive Attack n'enregistre plus de disques depuis 2003 et 3D "n'envoie plus de cartes de voeux à son pote Daddy G, besoin de souffler". Quelque chose s'est brisé, indéniablement. Mais il a pourtant beaucoup bossé, ça oh oui, fait des guests chez Unkle, travaillé sur des musiques de films, de Danny the Dog à Gomorra. Il a surtout mis du temps à digérer 100th Window, les engueulades à répétition avec son binôme. Lassé, peut-être, d'être un Massive Attack. Cela aura duré presque sept ans. Onze heures du matin; on parle. De tout, de rien. Etrange flashback d'un piteux plateau-repas, à la cafet' étudiante, sur le slam glaciaire de 3D. Future Proof. Un disque est toujours une preuve du temps qui passe, on en conserve souvent des bouts de mémoires collés sur le disque. C'était ça aussi Massive Attack. Pour Heligoland, Daddy et 3D ont fait la paix des braves, ils ont ressorti les couteaux. Comme au bon vieux temps. On pourrait s'étendre en détails sur le nombre de guests du nouveau disque (Martina Topley Bird, Damon Albarn sur un très raté Saturday comes slow, Guy Garvey de Elbow...) qu'on ne résumerait pas mieux l'histoire qu'en écrivant qu'il s'agit d'un disque de très bonne facture (pour les payer? Mauvais esprit Bester, pas bien). Une moitié de très bons titres et l'autre un peu plus dispensable; ça le fait rire 3D, lui voulait enregistrer un "gothic soul album plus organique que le précédent". Pari réussi mon vieux. Son de basse ecclésiastique sur Girl I love you, ode païenne sur Pray for rain, fanfare blues sur Flat of the flade (avec Guy-Guy Garvey, donc); même sans surprise, un nouvel album de Massive Attack reste au dessus du niveau de la mer. On ne change pas une équipe qui aime perdre, on n'écoute pas Massive Attack pour danser nu dans son salon. Chant du cygne ou remise en selle, Heligoland pourrait bien être le dernier album qu'on ne s'en plaindra pas. Disque visqueux, up to date mais fidèle aux origines, 3D assume la filiation, lui qui estime "que le groupe n'a pas changé en...euh.. vingt ans". Quelques rides en plus, le phrasé aussi rapide que sur ses disques, la tête pensante de Bristol semble terriblement normale, souriante, pétrie de tics verbaux sortis du Bronx. "You know what I'm sayin', man?". Ancien taggeur, 3D peint désormais ses pochettes (comme celle d'Unkle, sur War Stories), et celle d'Heligoland doit se voir comme "quelque chose d'assez abstrait, à voir comme un anagramme, un miroir de nos sociétés désorientées". Voilà pour l'histoire officielle. En dépit du succès, le duo de Bristol n'aime pas la lumière. En lui demandant pourquoi Massive affiche toujours une gueule patibulaire sur ses photos presse, la réponse semble évidente: Ils n'aiment pas ça, pas plus que le business du tout communiquant. Restent donc les sensations. Et l'ombre des deux hommes invisibles. Je vous mets au défi de placer Bristol sur une carte. Reste aussi un bon disque. Avec des chansons qu'on n'a désormais plus l'âge d'écouter de la même façon. Parce qu'on a grandi, qu'on a -presque- compris comment coucher avec les filles, parce qu'on a rangé Blue Lines dans les 100 meilleurs disques de sa discothèque, qu'on n'a plus vingt ans et qu'imprimer du souvenir sur un disque devient toujours plus complexe. Au final, on s'est dit au revoir avec un sourire, j'ai repris le métro direction Stalingrad et ses pavés bitumes, Pray for Rain, volume maximum. Le ciel était gris, des témoins de Jehovah alpaguaient les passants pluvieux... Une jour comme un autre. Un temps à la Massive Attack. Massive Attack // Heligoland // EMI http://massiveattack.com/
(suite...)
par Bester
Article précédent / Accueil / Article suivant